CONTES DE LA PETITE MER ET DE LA GRANDE TERRE
à Geneviève
Il y a bien longtemps, des fées furent chassées de la forêt de Brocéliande. Elles laissèrent derrière elles les sources claires, les pierres levées, et les chants anciens.
Elles versèrent tant de larmes que se créa le Golfe du Morbihan.
On dit qu’elles y jetèrent leurs couronnes de fleurs.
Et ces couronnes donnèrent le jour aux trois cent soixante-cinq îles du golfe.
Ainsi, d’après la légende, on dénombre autant d’îles dans le Golfe du Morbihan que de jours dans l’année.
Trois couronnes s’aventurèrent même jusqu’à l’Océan pour former les îles du large.
La plus belle des trois, celle de la reine des fées, engendra Belle-Ile-en-Mer.
Et les deux autres couronnes furent à l’origine d’Houat et Hoedic.
Depuis, la petite mer et la grande terre vivent enlacées.
Si les fées se turent, leur esprit ne disparut pas tout à fait.
On dit qu’avant de s’évanouir dans la brume, elles confièrent leur souffle à la terre.
Elles déposèrent leur énergie dans le ventre des femmes de la région. Elles y enfouirent une force lente et profonde semblable aux racines des chênes.
Depuis, leurs descendantes vivent entre sel et prairie.
Elles se lèvent avant l’aube, quand le ciel hésite encore entre nuit et lumière.
Elles marchent dans l’herbe humide comme on traverse un souvenir.
Le vent noue leurs cheveux comme autrefois les couronnes de fleurs.
Elles élèvent.
Elles veillent.
Elles connaissent le rythme des saisons comme d’autres connaissaient les enchantements.
Dans leurs gestes, il y a quelque chose d’ancien.
Leurs mains portent la mémoire du soin, celui que les fées portaient aux forêts.
Car les larmes d’autrefois ne furent pas seulement un chagrin.
Elles furent semence.
Parmi celles qui ont porté cet héritage, il y eut une femme que l’on appelait « Petite Mère ».
Elle n’était ni reine ni fée.
Elle était agricultrice.
Ses mains connaissaient la lourdeur des seaux, la chaleur du lait, la patience des saisons.
Elle se levait lorsque la brume du golfe hésitait encore entre ciel et eau.
Elle marchait dans les champs comme on traverse un royaume invisible.
On disait que la terre lui répondait.
Quand elle semait, la graine prenait courage.
Quand elle veillait une bête, le souffle revenait plus sûr.
Elle parlait peu, mais ses silences avaient la profondeur des marées.
Ceux qui l’observaient voyaient une femme solide, ancrée dans la grande terre.
Mais peut-être que, sous ses pas, circulait encore l’eau ancienne des larmes de fées.
Les années passèrent,
Et un matin, la Petite Mère ne se leva pas.
Les bêtes attendirent.
Les champs restèrent silencieux.
Et la brume glissa seule entre la petite mer et la grande terre.
Les gens du pays dirent simplement que la terre avait repris l’une des siennes.
Mais il se trouve encore des matins où l’aube est pâle et où la brume recouvre les prairies.
Alors certains jurent avoir vu au loin, une femme marcher lentement dans ces champs-là,
comme quelqu’un qui connaît chaque sillon de la terre.
Une silhouette tranquille dans la brume,
avançant lentement le long des sillons comme quelqu’un qui les connaît depuis toujours.
Projet réalisé en commande pour le département du Morbihan dans le cadre du festival de la Gacilly.
