Les corps absents

 

"Ceux-là qui depuis longtemps ne sont plus, ils sont en nous comme une tendance, un poids sur notre destin, un sang qui court, un comportement qui remonte à la nuit des temps".  
Lettre à un jeune poète, Rainer Maria Rilke

 

À La mort de ma grand-mère maternelle, j’ai ressenti le besoin vital de faire des recherches généalogiques. Mon attention s’est naturellement portée sur les membres de ma famille dont je ne savais que très peu de choses, et plus particulièrement sur mon grand-père maternel que je n’ai pas connu.

Je me suis rendue dans les lieux où mes ancêtres ont habité, dans les cimetières où ils sont enterrés, et j’ai suivi les routes qu’ils ont probablement empruntées à la recherche d’indices. J’ai photographié le territoire comme je photographierais des questions. Que reste-t-il d’eux? Le territoire fait partie intégrante de ce qui nous constitue, mais ne porte-t-il pas en lui-même les empreintes de nos vies? Quelle place laisser à son passé, à ses ancêtres ? que m’ont-ils transmis? Parcourir cette région à la recherche de traces de leurs existences m’a permis d’y projeter tout ce que j’imagine d’eux. Ces photographies interrogent la limite entre leur histoire vécue qui m’est inaccessible, et l’histoire imaginée, mélange entre les souvenirs, les anecdotes de mes proches, et mes propres fantasmes.

Cette nécessité de regarder vers le passé vient d’un sentiment de manque. L’absence est à la fois l’objet de ces images et leur déclencheur. L’histoire de mon grand-père maternel m’a toujours déconcertée. Orphelin de mère et abandonné par son père chez une grand-mère adoptive maltraitante, il se serait enfui à pied de chez elle, à trois ans, à la recherche d’une autre famille : un couple qui recueillait des enfants près de chez lui. En remontant l’histoire de sa famille, j’en ai découvert l’origine: un enfant abandonné à l’hospice de Domfront en 1848, sans nom, sans famille. Mon arrière arrière arrière grand-père, il sera nommé Marie-Victor Henry. Il est impossible de remonter plus loin. La branche est coupée, abîmée sur toute la lignée : s’en suivent des décès prématurés, des enfants élevés par d’autres, comme une impossibilité à transmettre d’une génération à l’autre… Ces histoires se répètent, résonnent entre elles… Jusqu’à mon grand-père qui, par sa décision, semble avoir rompu ce cercle vicieux.

Avec cette série photographique, j’explore et j’interroge, à travers des territoires intimes, la relation qui me lie à ma famille et à son histoire. Derrière cette recherche généalogique, se dessinent les questionnements fondamentaux qui nous traversent tous : le sens de la vie et de la mort.