Baraques

Texte de Carole Coen

On les appelle des baraques. Camions, mini chalets, caravanes, elles sont posées en bord de mer, derrière un parking, devant un champ. Certaines sont décorées comme des sapins de Noël. D’autres donneraient presque dans le bon chic bon genre, avec le petit liseré rouge qui va bien. Et puis il y a celles qui n’ont pas trop réfléchi à la déco et qui ont juste fait pousser une véranda devant le comptoir, histoire de protéger leurs clients de la pluie et du froid.

Les baraques à frites, c’est comme des moufles bien épaisses qu’on enfilerait en hiver ou une soirée sous les lampions en été. Ça rappelle l’enfance et les vacances, quand on a le droit de manger avec les doigts. Dans le nord de la France, elles sont un véritable patrimoine, à la fois gastronomique et social. Tout le monde — petits et grands, riches et moins riches – succombe au rituel du cornet, assaisonné au vinaigre, que l’on consomme debout en discutant au comptoir ou que l’on emporte (vite) à la maison, emballé dans du papier. C’est chaud, c’est pas cher et ça se partage.

Or depuis quelques années, les baraques à frites, qui entrent dans la catégorie « commerces ambulants », même si elles bougent rarement, ont considérablement diminué : l’évolution de la législation européenne vers des directives générales d’hygiène difficiles à respecter, la volonté de la région de « nettoyer » le paysage et de redorer l’image touristique poussent les friteurs à fermer ces structures, souvent transmises de père (ou mère) en fils (ou fille). Ils changeront d’activité ou ouvriront un lieu de restauration en dur, qui prendra sa place entre les boutiques de vêtements, les banques et les « usines à manger » éclairées au néon qui font que toutes les avenues commerçantes, du sud au nord de l’Europe, se ressemblent.

A l’intérieur de ces camions, mini chalets, caravanes, des hommes et des femmes découpent des bâtonnets de patate, les plongent dans l’huile et les servent dans du carton. A l’extérieur, d’autres hommes et femmes les dégustent avec les doigts, comme des enfants. En bord de mer, derrière un parking, devant un champ, les loupiotes des baraques à frites clignotent — mais peut-être plus pour longtemps…